Et si les médiathèques s’intéressaient aussi à ce que nous ne savons pas ?
Ce que les Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs® changent dans notre manière de penser la circulation des savoirs
Les bibliothèques et les médiathèques parlent de plus en plus des habitants comme de personnes qui détiennent des savoirs.
Savoirs pratiques, savoirs professionnels, savoirs liés à une expérience de vie, à une pratique artistique, à une langue, à un territoire : les habitants ne sont plus seulement considérés comme des publics auxquels on transmet des contenus. Ils peuvent aussi contribuer à la vie de la bibliothèque et partager ce qu’ils savent.
Cette évolution est importante.
Mais elle laisse, me semble-t-il, une question encore peu explorée : qu’en est-il de ce que nous ne savons pas ?
Et si nous étions aussi des personnes qui apprennent ?
Dans une relation de transmission classique, les places sont assez clairement distribuées : celui qui sait transmet à celui qui ne sait pas.
Reconnaître les savoirs des habitants permet déjà de déplacer cette relation. Mais les Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs® (RERS) proposent d’aller plus loin.
Dans un RERS, chacun peut être à la fois offreur et demandeur de savoirs.
Une même personne peut avoir des savoirs à offrir et des savoirs à demander.
Elle peut savoir transmettre une recette, raconter son métier, parler une langue, réparer un objet ou jouer d’un instrument. Et, dans le même temps, elle peut avoir envie d’apprendre à utiliser un logiciel, de comprendre une démarche administrative, de découvrir une autre langue ou de se familiariser avec une pratique artistique.
Il ne s’agit donc pas simplement de reconnaître que « chacun sait quelque chose ».
Il s’agit d’organiser les conditions pour que chacun puisse aussi dire : « voilà ce que je sais » mais également « voilà ce que j’aimerais apprendre ».
Reconnaître les savoirs n’est pas encore organiser la réciprocité
Cette distinction me paraît essentielle pour les bibliothèques.
Une médiathèque peut proposer à ses habitants de venir partager leurs connaissances. Elle leur reconnaît alors une place de contributeurs.
Mais la réciprocité introduit une autre logique : chacun peut occuper successivement, et parfois simultanément, les deux positions.
Offreur et demandeur.
Sachant et apprenant.
Celui qui contribue et celui qui reçoit.
Cette possibilité de changer de place modifie profondément la relation.
La personne n’est plus seulement invitée à apporter quelque chose à la collectivité. Elle peut aussi venir avec une question, une envie d’apprendre, une difficulté ou une curiosité.
La réciprocité fait ainsi circuler les places autant que les savoirs.
Peut-on dire « je ne sais pas » ?
Cela ouvre une autre question, qui me semble particulièrement intéressante dans les lieux culturels et éducatifs.
Avons-nous réellement des espaces où nous pouvons dire que nous ne savons pas ?
Dire « je ne sais pas » peut sembler banal. Pourtant, dans de nombreux contextes, la relation sociale nous pousse plutôt à montrer ce que nous savons faire, à valoriser nos compétences, à être compétents, autonomes, capables.
Les RERS introduisent une autre possibilité : celle de reconnaître son ignorance dans un cadre collectif précis, sans que cette ignorance diminue la valeur de la personne.
On pourrait parler, à titre de réflexion, d’un « droit de ne pas savoir ».
Non pas comme un droit juridique, mais comme une possibilité à construire dans les relations : pouvoir ne pas savoir, pouvoir demander, pouvoir apprendre, sans perdre sa place ni sa légitimité.
Ce que cela change pour une médiathèque
Cette approche peut déplacer la manière de concevoir certaines actions.
Il ne s’agit plus seulement de demander aux habitants :
« Qu’avez-vous envie de transmettre ? »
Mais aussi :
« Qu’avez-vous envie d’apprendre ? »
Et surtout :
« Comment pouvons-nous mettre en relation ceux qui souhaitent transmettre et ceux qui souhaitent apprendre ? »
La bibliothèque devient alors un espace où les savoirs peuvent circuler, mais aussi un espace où les places peuvent évoluer.
Une personne peut venir pour transmettre un savoir et, quelques semaines plus tard, participer à une autre proposition comme apprenante.
Un habitant peut être reconnu pour son expertise dans un domaine tout en étant débutant dans un autre.
Un professionnel peut lui-même devenir demandeur.
C’est cette mobilité des positions qui rend la réciprocité particulièrement féconde.
Pour les bibliothèques, une autre manière de penser la participation
Les démarches participatives cherchent souvent à donner davantage de place aux habitants dans la conception ou la réalisation des projets.
Les RERS permettent d’interroger cette participation sous un autre angle : non seulement « comment les habitants participent-ils ? », mais aussi « quelles places leur permettons-nous d’occuper ? ».
Une participation véritablement réciproque suppose que les habitants ne soient pas uniquement sollicités pour apporter leurs compétences, leurs idées ou leur expérience.
Elle suppose aussi qu’ils puissent exprimer leurs besoins d’apprentissage et trouver, dans le collectif, des personnes susceptibles d’y répondre.
C’est peut-être là que se joue une autre conception de la médiathèque : non seulement un lieu où l’on accède à des ressources et à des propositions culturelles, mais un lieu où les savoirs des personnes peuvent entrer en relation.
Une personne peut avoir des savoirs à offrir et des savoirs à demander
C’est l’un des principes qui me paraît le plus fécond dans l’expérience des Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs®.
Nous ne sommes pas réductibles à une identité de « sachant » ou « d’apprenant ».
Nous pouvons être l’un et l’autre.
Et cette possibilité change la relation.
La réciprocité ne fait pas simplement circuler les savoirs.
Elle fait circuler les places.
Pour les médiathèques, cette perspective ouvre des pistes concrètes pour repenser la participation, l’hospitalité, la reconnaissance des habitants et les manières d’apprendre ensemble.
Elle invite surtout à regarder autrement une personne qui franchit la porte de la bibliothèque.
Non seulement comme quelqu’un à qui nous avons quelque chose à proposer.
Mais aussi comme quelqu’un qui sait quelque chose, qui peut transmettre quelque chose, et qui peut avoir envie d’apprendre quelque chose.
Et si c’était aussi cela, faire bibliothèque ?